30 ans du web : qu'est devenue l'utopie d'internet ?

C'était il y a 30 ans, en 1989, qu'en secret en Suisse est né le web. Si l'on parle de 1989, ça évoque la chute du mur de Berlin, la répression de la place Tian'anmen ou encore pour les plus cinéphiles, la mort de Sergio Leone. Mais cette année là une invention va pourtant marquer profondément notre société : le web. Né dans les laboratoires du CERN, le web est à différencier d'internet. Il ne s'agit là que d'une des applications d'internet qui a pour but de faciliter la consultation avec un navigateur des pages accessibles, là où internet est le réseau sur lequel transitent des informations. A cette époque, internet était majoritairement utilisé par les universitaires qui y publiaient notamment des travaux de recherche. Mais malgré le potentiel énorme de partage de l'information offerte par ce mode de communication, le frein majeur pour une adoption en masse d'internet était la consultation d'une information précise suivant des critères choisis. Pour cela Tim Berners-Lee a développé un système d'hypertexte afin de naviguer entre les pages et a mis en place l'URL pour que chaque page ait une adresse définie.

Premier serveur web NeXT - source wikipédia

Le premier serveur WEB sur le réseau interne du CERN a été créé et très vite, ses collègues chercheurs s'en emparent. Mais pour son créateur, le web doit devenir l'espace universel où n'importe qui, n'importe quand et n'importe où, peut aller chercher librement et gratuitement une ressource sans permission. L'utopie de la bibliothèque d'Alexandre le Grand est en passe de se réaliser : rassembler toute la connaissance connue dans un espace que tous puissent explorer. Le nombre de sites croît alors régulièrement avec l'aide des navigateurs comme Netscape permettant de consulter plus facilement les pages. C'est également en 1994 qu'un annuaire est lancé pour que le grand public puisse retrouver les pages indexées. Il sera rebaptisé Yahoo en 1995.

Tim-Berners Lee voulant développer encore plus le web au niveau mondial quitte le CERN et crée le W3C (World wide Web Consortium) avec les principes de fondateur du web suivant :

  • Décentralisation: il n'existe pas de contrôle central du web,

  • Universalité: tous les terminaux connectés doivent parler le même langage pour publier sur le web,

  • Transparence: les normes et le code utilisé pour le web sont développés et enrichis par tous, ce n'est pas restreint à un groupe d'experts.

La fin de cette décennie a vu émerger les futurs poids lourds du net : Amazon débute en 1996, Google en 1998 et les années 2000 vont connaître le "web 2.0" avec les blogs qui se multiplient de façon exponentielle.

La collecte des données personnelles des utilisateurs sont conservées dans des silos propriétaires sur lesquels l'internaute n'a plus de contrôle.

En 2019, 30 ans après les débuts du web, on peut se poser la question de ce qu'il reste du rêve originel qui promettait une société de partage du savoir. Progressivement, afin de garder une gratuité apparente en ligne, la publicité s'est immiscée sur le réseau et divers techniques plus ou moins intrusives de tracking ont été trouvées pour pousser les utilisateurs à visiter les annonces, générant au clic un coût pour l'annonceur et un revenu pour la régie publicitaire. Grâce à ces recettes, de véritables empires numériques ont émérgé et sont désormais capables de défier des états ou collaborer avec les gouvernements dans des opérations de surveillance. Les données personnelles des utilisateurs collectées lors des activités en ligne sont conservées dans des silos propriétaires sur lesquels l'internaute n'a plus de contrôle. Chaque clic, chaque recherche peut-être observé et analysé grâce à ce ciblage marketing ce qui apparaît comme contraire à l'éthique de base du projet. Depuis 2015 le phénomène de désinformation grandissant ajoute un problème de plus aux principes fondateurs du web. Il est devenu possible, et nous avons eu la preuve très récemment, de manipuler une élection d'un pays démocratique avec des campagnes ciblées sur le web.

Notre vie privée, ainsi que la démocratie, sont menacées par certains acteurs du web et nous devons collectivement être vigilants pour ne pas laisser le coté obscur de ce bel outil envahir notre quotidien. L'internet libre est le seul moyen de communication qui permette actuellement à chacun d'accéder à une source de contenu inépuisable tout en garantissant le droit à l'information dans les pays en répression.

Illustration : www.bobkanza.com

Geoffroy Perrin